Du 6 au 18 octobre 2025, des scientifiques du projet GOYAVES ont arpenté le nord-ouest de la Guyane, du littoral rocheux près de Cayenne à la piste forestière de Paul Isnard et la plaine côtière des alentours de Saint-Laurent-du-Maroni.

Leur mission : actualiser les connaissances géologiques de la Guyane en combinant deux objets d’étude complémentaires, le régolithe superficiel et le socle rocheux sous-jacent.
18 novembre 2025

Le défi guyanais : la géologie en milieu tropical

« En Guyane, étudier la géologie de manière complète et détaillée suppose d’acquérir des informations sur le sous-sol rocheux lui-même, mais également sur l’important régolithe qui le recouvre quasi- systématiquement : la couverture latéritique. » explique Jean-Yves Roig, géologue au BRGM et co-coordinateur du volet géologique du projet GOYAVES. Entre le manque de routes et de chemins et le dense couvert forestier, l’accès au régolithe est limité ; régolithe qu’il faut lui-même occulter pour accéder à la roche mère. Acquérir de l’information géologique en Guyane relève dès lors d’un véritable parcours d’obstacle 

C'est pourtant tout l'enjeu du groupe de travail n°1 (WP1) : mettre à jour la connaissance géologique de la frange littorale de la Guyane aussi bien sur le régolithe que sur le socle rocheux sous-jacent.

Une connaissance du sous-sol guyanais à actualiser

Le régolithe, cette couche cruciale

Dans les zones tropicales, comme en Guyane, le sous-sol rocheux subit une intense altération sous l’action du climat. L'eau déstructure progressivement le sous-sol rocheux, tout d’abord en fracturant la roche, et en créant ensuite une couche sableuse où la roche mère reste reconnaissable – c'est la saprolite. Puis le processus d'hydrolyse continue, dissolvant et modifiant les minéraux résiduels, qui finissent transformés en argiles. Ces argiles elles-mêmes sont lessivées, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que les éléments insolubles : fer, aluminium et manganèse qui se concentrent à la surface pour former cette fameuse cuirasse latéritique rouge caractéristique des paysages équatoriaux.

Le régolithe est donc cette succession de couches d'altération, depuis la roche mère jusqu'à la cuirasse, souvent surmontée d'un fragile latosol sur lequel pousse la forêt. Une architecture géologique complexe qui est toutefois variable selon la nature de la roche sous-jacente, la topographie, l'hydrographie.

Pourquoi étudier le régolithe ?

Malgré son importance, le régolithe reste relativement mal compris. Pourtant, c'est sur cette couche que se concentrent une grande partie des enjeux humains : c’est sur cette surface que les humains habitent, aménagent, entretiennent, exploitent et protègent leur environnement.

C’est également une source potentielle importante de ressources. Outre les minerais métalliques comme la bauxite, le fer ou l’or, c’est une source importante de matériaux de construction. Il y a aussi les enjeux de ressource en eau. L'altération latéritique commence par la fracturation de la roche mère, sous l’action de l'eau d’infiltration. Lorsque la densité de fracturation est importante, ce processus peut aboutir à la création de réservoirs hydrologiques – précieux dans une région où les nappes souterraines exploitables restent rares.

Mais un profil latéritique est aussi un système instable. Des glissements de terrain peuvent survenir, particulièrement sur des fortes pentes argileuses saturées d'eau. Ces problématiques sont relativement fréquentes et parfois de grande ampleur, comme les derniers glissements dans la région de Roura-Kaw en 2021. La connaissance intime du régolithe associée à des données précises de topographie et de pluviométrie, sont des paramètres essentiels pour la prévention et l’anticipation de tels risques. Enfin, l'érosion des couvertures latéritiques est suspectée de favoriser le transfert des particules riches en métalloïdes potentiellement toxiques (mercure, plomb, arsenic, par exemple) dans les hydrosystèmes guyanais, problématique investiguée dans d’autres projets de recherche. Tout cela représente des problématiques centrales pour l'aménagement du territoire et les relations et interactions de l’Humain avec son sous-sol.

Une actualisation des connaissances indispensable

Pour autant, la nature et les propriétés des profils latériques sont intrinsèquement liés à la nature et la composition du sous-sol rocheux.

Les connaissances géologiques concernant le sous-sol guyanais, sont majoritairement contenues dans les cartes géologiques. La dernière en date est la carte de synthèse au 1/500 000 publiée en 2001, sur la totalité du territoire guyanais. Elle s'est massivement appuyée sur les données de la géophysique aéroportée. Toutefois, cette carte manque significativement de détails pour les problématiques du projet GOYAVES. Pour plus de détails, nous sommes obligés d’utiliser l’échelle plus précise du 1/100 000. Or les cartes géologiques à cette échelle ont été réalisées entre 1955 et 1962. Depuis, les concepts ont évolué, les techniques d'étude se sont considérablement développées : pétrologie, tectonique, géochimie isotopique et datations, géophysique aéroportée, Modèles Numériques de Terrain haute résolution (LIDAR). La mise en œuvre de l’ensemble de ces techniques a pour but d’actualiser la connaissance sur la géologie du sous-sol rocheux et par là-même celui du régolithe.

Le réceptacle le plus adapté pour synthétiser, visualiser et utiliser toute cette connaissance réactualisée est une nouvelle carte géologique qui intégrera à la fois, le socle rocheux profond, et bien sûr la couverture latéritique. Cette carte géologique actualisée se présentera sous forme numérique, et sera associée à des bases de données détaillées.

Une connaissance du sous-sol guyanais à actualiser

Deux semaines, deux terrains, deux approches

La mission d'octobre s'est articulée en deux temps. La première semaine, l’ensemble de l’équipe du projet GOYAVES s'est concentrée autour de Saint-Laurent-du-Maroni pour parcourir, sur des sites spécifiques, les différents aspects du projet dans son ensemble. Une journée entière a été dédiée à la piste « Paul Isnard ». Cette route forestière regroupe tout le long de son tracé, l’ensemble des problématiques du projet GOYAVES, qu’il s’agisse des aspects historiques, sociétaux, mais aussi géologiques, concernant aussi bien le régolithe que la roche mère sous-jacente.

La seconde semaine a spécifiquement concernés les géologues du WP1. Elle s’est déroulée sur le littoral, là où les affleurements rocheux sont accessibles – carrières, plages rocheuses, zones dégagées. Plusieurs jours de mission se sont déroulés près de Cayenne afin d’identifier et de caractériser les différentes roches en présence et commencer à construire l’histoire géologique, base indispensable : disposer de données complètes sur des secteurs bien compris permet d’extrapoler vers des zones moins documentées ou moins accessibles.

Le travail consiste essentiellement en de l’observation sur le terrain : examiner les différentes roches, leur déformation, récolter des échantillons pour des observations microscopiques et des analyses ultérieures. Un travail méticuleux pour identifier sur le terrain les correspondances entre la nature de la géologie et les signatures géophysiques détectées depuis les airs. Une fois cette correspondance connue, il est alors plus simple d’extrapoler la géologie du socle à l’ensemble du littoral Guyanais grâce aux données de la géophysique aéroportée. Mais attention, les réponses géophysiques ne sont pas univoques : des roches de nature différente peuvent présenter des signatures très similaires. Seul l'œil du géologue, marteau en main, peut trancher.

 

Préparer le terrain pour les jeunes scientifiques

Cette mission d'octobre avait aussi une dimension logistique importante.

Deux doctorant.es ont été recrutés pendant l’été pour apporter leur expertise au projet. Leurs travaux porteront sur quelques sites cibles soigneusement choisis qui permettront d’acquérir des données complètes depuis la roche mère jusqu’à la cuirasse latéritique. La piste de Paul Isnard constitue d’ores et déjà l'une de ces cibles prioritaires compte tenu des problématiques communes au projet GOYAVES qu’elle présente.

Le premier post-doctorant, a commencé son travail de terrain lors de ces deux semaines. Il se concentrera sur la mise à jour des connaissances géologiques sur le socle rocheux et l’évolution géologique de la Guyane. La seconde post-doctorante, s’intéresse spécifiquement au régolithe. Un travail de repérage a d’ailleurs été réalisé lors de l’excursion de l’équipe de projet le long de la piste Paul Isnard en vue des futures campagnes plus intensives qui débuteront en janvier 2026.

Des données modernes et ouvertes

Cette actualisation des données géologiques, aussi bien sur le sous-sol rocheux que sur le régolithe, servira de socle à l'ensemble du projet GOYAVES. Car, si les interactions entre sociétés guyanaises et sous-sol ont surtout été étudiées à travers le prisme de l'orpaillage, c’est loin d’être le seul usage. Le sous-sol guyanais recèle bien d'autres ressources : matières premières critiques, roches et minéraux industriels, ressources en eau. Il est aussi source de phénomènes et de risques naturels qu'il faut apprendre à anticiper.

Cette vision plus large facilitera la projection des effets des changements globaux – climatique, démographique, d'usage des sols – sur l'évolution des relations entre sociétés et sous-sol. D'où l'importance de disposer d'une base de données géologique solide, harmonisée et accessible.

À l'issue du projet, prévu pour durer cinq ans, l’ensemble de ces nouvelles données la mise à jour des connaissances géologiques seront à disposition de tous les acteurs scientifiques et politiques impliqués dans le développement territorial, au travers d’une carte géologique numérique et de bases de données dédiées. Une ressource collective pour penser l'avenir guyanais jusqu'à l'horizon 2040, en intégrant enfin cette dimension souterraine trop longtemps négligée – ou réduite à sa seule composante aurifère. Connaître le sous-sol revient à connaître les limites et les possibilités d’un territoire. Savoir où construire, où protéger, où exploiter. Anticiper les risques, préserver les ressources, protéger l’environnement, aménager durablement.