Du 6 au 18 octobre 2025, une mission scientifique du projet GOYAVES s'est aventurée sur 173 kilomètres de pistes forestières isolées du nord-ouest guyanais.

Objectif : comprendre comment les entreprises d’extraction aurifères, les exploitations agricoles, militaires, acteurs publics de la recherche et de la gestion du territoire (Office National des Forêts, Bureau de Recherches Géologiques et Minières, Direction Générale des Territoires et de la Mer, Office Français de la Biodiversité), populations autochtones et allochtones se représentent leur territoire et ses ressources souterraines.
14 novembre 2025
Sur la piste de Paul Isnard du côté de Saint-Laurent-du-Maroni (Guyane) : quand l'image révèle les relations des sociétés guyanaises à leur sous-sol.

Outillés d'une chambre photographique et prêts pour de longues heures d’entretiens in situ, les scientifiques du projet - Fenintsoa Andriamasinoro (BRGM), Laurence Maurice (IRD), Frédéric Piantoni (Univ. de Reims Champagne-Ardenne), Charlène Roux (Doctorante / Univ. de Reims Champagne-Ardenne) - sont allés à la rencontre des populations isolées au milieu de la forêt tropicale.

L'un des défis de cette mission : rencontrer les populations disséminées sur un territoire difficile d'accès et faiblement peuplé. La piste de Paul Isnard et ses nombreuses ramifications forment un réseau de 500 kilomètres de pistes plus ou moins praticables, où vivent mineurs légaux et illégaux, agriculteurs établis sur du foncier légal et illégal, avec la présence d’administrations gouvernementales et de l’armée. Tous partagent le même espace, mais entretiennent avec le sous-sol guyanais des relations radicalement différentes – parfois collaboratives, parfois conflictuelles.

Saisir la relation au sous-sol grâce à l’image : iconologie et photographie

La particularité de cette mission tient autant à son objet d'étude qu'à sa méthode. Aux côtés des entretiens classiques, Frédéric Piantoni, co-responsable du work-package dédié aux Sciences Humaines avec Ottone Scammacca (BRGM), déploie un dispositif inhabituel. 

L'hypothèse de départ : chaque groupe d'acteurs produit ses propres images et ses propres discours pour légitimer son action sur le territoire. En analysant ces productions iconographiques – leur composition, leurs motifs récurrents, leurs absences – les chercheurs peuvent identifier les représentations et les stratégies qu’elles révèlent en les recontextualisant. Ils définissent une « signature iconologique » des acteurs. 

Cette analyse par l’image, se double de séries de photographies centrées sur des personnalités issues des acteurs. Les séries sont réalisées grâce à une chambre photographique, appareil grand-format qui nécessite parfois une minute de pose. 
« Ce n'est pas un portrait rapide. Le temps de préparation implique la personne, la conduit à se mettre en scène, à choisir son décor, ses objets, parfois à inviter quelqu'un à ses côtés. C'est une théâtralisation consciente de sa relation au territoire. » précise Frédéric Piantoni.

Cette approche, « sensible » dans le champ des sciences humaines et sociales, s'inscrit dans une démarche plus large développée dans le projet GOYAVES en utilisant les images. Ici l’art permet sortir des approches situées et d’aborder la complexité des parcours qui s’articulent avec le sous-sol. Ainsi, dans le cadre de l’orpaillage nombre de personne ont un rapport particulier à la forêt, loin d’être uniforme. Certaines mises en scène ont d'ailleurs nécessité plusieurs heures de marche pour rejoindre le lieu souhaité par des personnalités – preuve que le choix du lieuest symbolique dans la représentation de soi. Un mineur qui se fait photographier devant sa concession n'envoie pas le même message qu'un agriculteur posant dans son jardin vivrier, même si tous deux exploitent le même territoire. Pour résumer : dis-moi comment tu te représentes, je te dirai quelle est ta relation au sous-sol.

Deux semaines, 17 entretiens, une mosaïque de relations au sous-sol

En deux semaines de mission, l'équipe a réalisé 17 entretiens avec des personnalités issues de groupes sociaux divers ayant mobilisé la terre comme moyen de production. Les deux premiers jours ont été consacrés à un repérage méthodique des différents paysages et lieux de vie le long de la piste, avec l’enjeu de nouer des rapports de confiance, condition nécessaire pour saisir la complexité des rapports sociaux, dont les effets se lise dans la production de l’espace.

Les camps où travaillent les personnels de la mine, et aussi celui où résidait l’équipe sont ainsi devenus des espaces de sociabilité et d’échanges. Une situation qui permet d’éprouver les contraintes vécues, et qui permet aux chercheurs de mener leur analyse sur les relations inter-groupes. Car c'est bien là le cœur du projet en SHS : comprendre comment s'organisent, dans un même espace, les rapports entre ces acteurs – tantôt de manières conflictuelles, tantôt de manières collaboratives

Enfin, l'accès à ce type de terrain réclame une organisation logistique complexe. Différents types d'engins motorisés, de nombreuses heures de marche dans des conditions difficiles, et surtout, l'établissement de liens de confiance avec les acteurs du transport familiers de cette zone, sont nécessaires. La mission s'est appuyée sur une mutualisation des calendriers et des moyens avec des chercheur·es issu.e.s de disciplines complémentaires (études visuelles, géographie, hydrobiologie, socio-économie) issues d’institutions différentes (BRGM, IRD, Université de Reims Champagne-Ardenne) les équipes de l'IRD et du BRGM. Par ailleurs, la maîtrise multilingue des échanges est essentielle pour saisir les propos et les nuances exprimés dans les entretiens. À ce titre, les expériences au Brésil et en Colombie de Laurence Maurice ont facilité l’établissement de la confiance avec des acteurs d’origine brésilienne.

Quand les images parlent autant que les mots

Une fois récoltées, ces données – discours enregistrés et photographies co-construites – permettent une analyse qualitative très fine. Les scientifiques ne se contentent pas de comparer les représentations actuelles des différents groupes. Ils les replacent dans une perspective historique, en confrontant les images et discours d'aujourd'hui à ceux produits dans le passé par certains de ces mêmes acteurs, grâce à un travail d'archives mené à Cayenne et à la Bibliothèque nationale de France.

L'objectif : mesurer l'évolution des discours sur l'environnement et le rapport au sous-sol de ce territoire exploité depuis le XIXe siècle. La thèse de Charlène Roux, doctorante recrutée dans le cadre du projet sous la direction de Frédéric Piantoni et co-encadrée par Maxime Boidy (Université Gustave Eiffel), porte sur ce sujet. L’iconologie politique est mobilisée pour saisir les relations entre acteurs dans le temps long (depuis le milieu du XIX° siècle).

Les mêmes mots, les mêmes motifs iconographiques peuvent avoir des significations radicalement différentes selon le groupe d'appartenance des locuteurs et l'époque considérée. Par exemple, des images produites pour représenter la biodiversité seront constituées d'éléments différents selon qu'elles ont été réalisées par des mineurs légaux, des orpailleurs illégaux, des militaires, de l’Office national des forêts ou d’une population autochtone agraire.

Cette mission de reconnaissance et d'expérimentation s'inscrit dans le groupe de travail n°2 du projet GOYAVES, qui se concentre sur l'identification, l'analyse et la cartographie des relations entre les sociétés guyanaises et leur géologie. Avec six missions de ce type prévues dans le projet, les populations rencontrées reconnaissent les efforts fournis pour leur donner la parole, et se montrent volontaires pour participer. Elles ont d'ailleurs déjà permis, lors de cette première mission, de co-construire certaines des problématiques scientifiques en cours de définition.

Des données pour imaginer 2040

Ces données alimenteront directement le travail du groupe de travail n°3 coordonné par Fenintsoa Andriamasinoro et Laurence Maurice. Il vise à co-construire différentes trajectoires possibles des relations entre les sociétés guyanaises et leur sous-sol à l'horizon 2040. Face aux défis majeurs – croissance démographique, développement économique durable, réchauffement climatique, préservation de la biodiversité –, l'enjeu est de taille.

Les chercheurs prévoient de modéliser ces représentations, parfois divergentes, et de les faire interagir via des méta-modèles, permettant d'agréger l'ensemble des visions des différents groupes d'acteurs. Cette base de données qualitative servira ensuite à concevoir des jeux sérieux destinés à favoriser le dialogue entre ces groupes, en les mettant face à leurs représentations respectives. L'ambition : permettre la co-construction des évolutions souhaitables de ces représentations d'ici 2040.

Ce travail entre également en résonance avec le projet ANTICIP, qui analyse les capacités projectives des acteurs face à l'avenir incertain des usages des ressources du sous-sol. Une semaine après leur retour de Guyane, les deux équipes se sont d'ailleurs retrouvées le 28 octobre lors d'une journée d’étude interdisciplinaire organisé par ANTICIP sur le thème : « Futur(s) en sous-sol : exploration interdisciplinaire des méthodes et enjeux de l'anticipation », permettant d'articuler leurs méthodologies respectives et de faire émerger de nouvelles pistes de recherche.

Une science qui se construit sur le terrain

Le choix du site d'étude lui-même a révélé toute la complexité des représentations à l'œuvre. La piste de Paul Isnard souffrait de perceptions a priori négatives, liées à sa supposée dangerosité, à la marge qu’elle représente au regard de sa distance (physique et sociale) avec l’agglomération cayennaise. Pourtant, la réalité rencontrée sur place s’est avérée différente, d'un point de vue structurel et matériel. Une leçon méthodologique importante : le processus même de sélection d'un site d'étude est lui-même soumis à des représentations, des images convoquées par l'environnement sociopolitique des décisions.

Ce regard critique sur la démarche scientifique dans un tel contexte fait partie intégrante du projet GOYAVES. Car au-delà des données récoltées, c'est une réflexion sur la manière de faire de la science en terrain complexe qui se dessine ; une science qui accepte l'imprévu, valorise la rencontre comme un acte d’échange, et reconnaît que les images produites ne sont jamais neutres en portant des représentations et, par conséquent, des stratégies d’acteurs en interactions. Finalement les images nous donnent à comprendre ce qui se lit dans le mode d’exploitation du sous-sol et les temporalités de sa pérennisation.